Bachir Rezzoug
Publié le 20/10/2008 à 12:00 par chdjamel
Lauréat du dernier prix Benchicou de la Plume libre, Bachir Rezzoug avait étonné tout le monde en se rendant à la cérémonie de remise des prix, lui qui ne quittait plus son domicile de Chéraga depuis des mois. Interviewé par un journaliste d’El Watan, il avait dit toute son émotion et, avec l’humilité qui le caractérise, s’était effacé pour rendre un vibrant hommage à ses collègues de la presse indépendante.
Aujourd’hui qu’il nous a quittés dans le silence feutré de cette demeure où son épouse et sa compagne des jours heureux et des moments tristes, Bibia, veillait sur lui, les images d’un parcours unique dans les annales de la presse algérienne vont défiler dans les mémoires.
J’en garde trois :
-Celle du fougueux directeur de La République, bastion des journalistes libres avant l’heure et où nous nous rendions à chaque fois que nous foulions le sol d’Oran.
-Celle du responsable d’El Moudjahid où il s’est évertué à changer le style du journal, en imposant le journalisme d’investigation et une relative liberté de ton.
-Celle de l’homme brisé par la maladie qui nous accueillait chez lui, mon ami Zoubir Souissi et moi. Mais au bout de quelques minutes, et à l’évocation de souvenirs communs, sa face s’illumina et ses yeux brillèrent de ce bonheur rare que ne connaissent que les vrais journalistes.
Bachir n’est plus. Mais, pour toute notre corporation, il restera vivant dans les cœurs et les mémoires. Comme un grand professionnel. Comme un homme intelligent et généreux aussi.
Enfin, comme le symbole du journalisme militant des années soixante-dix, ce journalisme que les ignorants et autres rédacteurs de pacotille veulent absolument réduire au rang de propagande au service du parti unique. Bachir Rezzoug a été deux fois responsable de quotidiens gouvernementaux durant ces années-là !
L’hommage qui lui est rendu aujourd’hui l’est aussi à ces très nombreux journalistes qu’il a formés et qui se battent encore quotidiennement.
Adieu Bachir. Babia et sa petite famille ont toute notre sympathie et notre indéfectible solidarité en ces pénibles moments.
« La presse ne doit pas se soumettre au pouvoir de l’argent » (Bachir Rezzoug, juin 2008)
Maâmar Farah, le Soir d’Algérie, le 8 octobre 2008
Publié le 10/10/2008 à 12:00 par chdjamel
Il a fini comme il a vécu : seul ! Je veux dire dans cette solitude seigneuriale que seuls connaissent les grands incompris, les créateurs tourmentés et les éternels passionnés ; une solitude intime, féconde et parfaitement invisible pour les esprits communs qui n’en devinent ni la douleur, ni la puissance ni encore moins le privilège.
Aussi, à lire, hier, les hommages émus qui ont fait écho à l’annonce de sa mort, ai-je été réjoui d’apprendre que nous sommes si nombreux à nous revendiquer de Bachir Rezzoug mais, hélas, tout aussi nombreux à lui être infidèles.
Evoquer Bachir, un jour, une larme, c’était aussi savoir d’où l’on vient, se remémorer nos prestigieuses filiations, c’était recenser, du coup, toutes nos infidélités. Et s’apercevoir, Dieu, à quel point nous avons démérité de nos exemplaires ascendances !
Si nous avons aujourd’hui si peu d’estime pour nous-mêmes, n’est-ce pas que nous sommes dépourvus de panache, ayant bradé celui de nos pères ? N’est-ce pas de s’en être interdit les saveurs qui rend notre métier si insipide ?
Bachir emporte avec lui une grâce inexplorée.
Bachir emporte avec lui une obstination inaccomplie. Une vertu mystérieuse.
Et un livre qu’on n’a jamais ouvert.
Bachir a repris une flamme qui nous reste étrangère : le journalisme indépendant !
Nous sommes la presse désinvolte, oublieuse de sa grandeur.
Que gagnerions-nous, alors, de capital, à nous rappeler Bachir ? Une jouvence délicieuse : redevenir amants. Car enfin, avouons-le, quelle autre fascination nous a jetés dans les bras de ce métier que cette illusion, toujours vérifiée, de pouvoir le pratiquer en éternel libertin ? Or, c’est précisément le grand trésor que nous laisse Bachir : le journalisme, sur cette terre surtout, le journalisme est une fabuleuse impiété. Bachir appelle cela le « devoir d’impertinence ».
Exercé dans la passion, il libère l’homme de toutes les servitudes et de toutes les religions, celle de l’argent comme celle du pouvoir. C’est la clé du journalisme indépendant.
Mais qui exerce encore ce métier dans la passion ? À l’heure où des éditorialistes à l’âme de métayers prêtent leurs voix aux sarabandes officielles pour le troisième mandat, la question n’était pas superflue.
C’est toutes ces dérives qui condamnent le journalisme à ses yeux, qu’a su s’épargner Bachir : servitude du pouvoir et de l’argent, l’obsession de satisfaire les puissants, l’amputation de la vérité sous un mobile commercial
ou idéologique, l’adulation, la vulgarité…
Bref, le mépris de ceux à qui l’on s’adresse….
Oui, se rappeler Bachir et redevenir amant.
Amant d’une fascinante profession toujours inassouvie, de ses journées à s’en tourmenter, de ses nuits à vouloir s’en délivrer.
* * *
La presse de Bachir cherchait à éclairer plutôt qu’à plaire.
Bachir a utilisé la presse comme le plus démocratique des porte-voix sans en aliéner la modernité.
Il l’a fait pour continuer ceux qui nous avaient précédés.
Pour la mémoire de son père, avocat, communiste, avec lequel il fut interné à Theniet-El-Had durant un an par l’armée coloniale.
Il l’a fait pour son village meurtri.
Il était l’un des rares à pouvoir dire comme Camus, « nous sommes quelques uns à ne pas supporter qu’on parle de la misère autrement qu’en connaissance de cause »
À son peuple, Bachir avait choisi d’offrir un autre journalisme que celui des lampions.
C’est ce qu’il était venu dire, à sa dernière apparition publique, ce 14 juin 2008 à Tizi-Ouzou, aux centaines de compatriotes venus l’écouter, le remercier, le consacrer. Les gens humbles de sa terre, qui lui ont fait oublier que ses « amis » n’étaient pas là et qu’ils se réservent pour les éloges posthumes.
Ce jour-là, nous avions décidé de distinguer Bachir Rezzoug.
Pourquoi Bachir ? Parce que c’est Bachir. Et que dans les terribles instants de doute et d’égarement, il devient primordial de donner un nom au père inconnu.
Il était temps, aujourd’hui, pour la presse libre de mon pays, sujette aux dévergondages, de savoir qu’elle a un père. Oh ! certes, un père parmi quelques autres, mais un père plus que d’autres quand même, sans doute le plus séducteur, peut-être le plus passionné, certainement le plus légitime.
Oui, il était temps de se rassurer sur son pedigree : notre journalisme est de race !
Il se dégage encore aujourd’hui, de chacun de nos journaux, l’odeur d’un siècle décisif, le regard de Pia, la colère de Kateb et le goût d’un levain oublié. Nous ne sommes pas dépouillés d’une épopée. Nous n’avons rien d’une génération spontanée. Nous sommes les enfants d’une longue chimère fécondée ; ses continuateurs désarmés ; ses héritiers insouciants.
Je crois que ce jour-là, au contact des hommes de son peuple, Bachir a fini moins seul.
* * *
Le lecteur. Voilà le seul maître. Bachir nous a laissé la preuve qu’on pouvait diriger un journal à succès sans forcément le réduire à une simple entreprise commerciale soumise à la loi capitaliste de l’offre et de la demande.
C’est ce qu’il fit avec l’inoubliable La République, au début des années 70, ce quotidien qui marqua des générations d’esprits et qui reste, à ce jour, un phénomène inégalé d’insolence, de liberté d’esprit et de rigueur professionnelle. Avec La République, Bachir a étrenné le devoir d’impertinence à l’intérieur du système du parti unique ! Et il a réussi !
Mais Bachir l’impie nous a laissé cette autre démonstration qui ébranla, en son temps, le mur des idées reçues : fabriquer un journal populaire sans en faire un instrument de puissance soumis à la règle totalitaire de la propagande. Ce fut Alger républicain !
L’aventure qui l’aura le plus passionné. Et que j’eus le privilège de partager avec lui.
Avec Alger Républicain, Bachir tint tête aux archevêques de l’orthodoxie idéologique ainsi qu’aux muftis de la presse et de la littérature qui obligeaient déjà les médias à ne s’intéresser qu’aux thèmes « vendeurs »…
Lui l’impie, prouva que l’on pouvait faire du journalisme même avec les choses dédaignées par les fetwas et la mode. Le journal déjoua tous les pronostics des paroissiens, surpris qu’on eût pu à la fois s’obstiner dans une ligne de gauche et s’engager sur la voie de la réussite commerciale !
Oui, à son peuple, Bachir avait choisi d’offrir un autre journalisme que celui des lampions.
À La République, Alger ce soir, Actualités, Alger républicain et même El-Moudjahid, contre les machiavéliens, il a laissé l’idée d’une presse moderne, lumineuse et pourtant virile, à la voix respectable, construite sur la vitalité plutôt que sur la l’allégeance, la pure objectivité et non la rhétorique, l’humanité et non la médiocrité.
* * *
Bachir fut mon premier directeur, à la République, où j’ai débuté en tant que correspondant sportif.
C’est à Alger républicain, ce journal qu’il fallait ressusciter, que je fis connaissance de l’homme.
Pour découvrir l’image d’un homme heureux, il fallait avoir surpris
Bachir rayonnant devant les amis ou hilare devant ses enfants, fier avec sa fidèle Bibiya.Mais pour avoir le spectacle d’un homme comblé, il fallait avoir surpris Bachir dans une salle de rédaction, tourmenté par l’édition à naître, Bachir en train de traquer l’évènement, concevoir une mise en page, pourchasser la formule, s’épuiser sur une manchette, persécuter le photographe, s’acharner sur l’introuvable illustration, se tourmenter de la légende, s’obséder d’un jeu de mot, Bachir en train de créer, Bachir en train de procréer, puis Bachir triomphant, Bachir exaucé, retombant en enfance devant son oeuvre, Bachir ayant fécondé sa profession par son talent, Bachir épuisé d’un bonheur incomparable et furtif qu’il lui faudra renouveler le lendemain… Bachir prêt pour la nuit qu’on ne peut pas ne pas prolonger, prêt pour le dernier verre, Bachir qui passera du surmenage au vide, puis au vertige du petit matin, à épuiser le désenchantement avant de repartir à la conquête d’une autre volupté, la volupté du jour : un nouveau journal.
Avec lui, comment sortir indemne d’une passion ? On deviendra des amants fidèles. On respectera la musicalité de l’écriture, on fera la chasse aux hiatus et aux assonances, on cherchera le raccourci, et on apprendra à séduire: « l’édito, une idée, deux feuillets », « reportage : des faits, de la couleur » Et Bachir a repris tout cela.
Ce livre qu’il va falloir réécrire.
Par Mohamed Benchicou (dans le matindz.net), le 8 octobre 2008.
Publié le 08/10/2008 à 12:00 par chdjamel
L’Algérie perd un homme d’exception
Bachir Rezzoug n’est plus
Le grand journaliste Bachir Rezzoug est décédé à 66 ans, terrassé par une crise cardiaque, après avoir longtemps et farouchement résisté à la mort, en continuant à s’investir pleinement dans l’affection familiale et dans sa boîte de communication, RSM. Les revues Tassili et autres, qui sortaient jusqu’à récemment de cet antre de créativité, sont le fidèle reflet de la personnalité de Bachir Rezzoug, à savoir une rigueur professionnelle sans faille, qui ne laisse pas la moindre parcelle à l’improvisation et au bâclage du travail, au profit d’un sens élevé du perfectionnisme et d’un désir permanent de présenter des réalisations journalistiques, autant dire des œuvres artistiques, pour lesquelles le terme de «parfaites» n’est absolument pas usurpé ou fruit d’une quelconque imposture, ce qui n’est pas si rare que ça dans ce métier. Ses compagnons de route rencontrés hier dans la demeure mortuaire, à Chéraga, étaient abattus, effondrés et visiblement traumatisés par la perte d’un être très cher, et la longue période de maladie n’a apparemment eu aucune prise sur la préparation de ces nombreux proches à l’inévitable issue fatale. Et comment auraient-ils pu esquiver le choc, eux qui ont connu et côtoyé, en famille et au travail, ce qui revient souvent au même pour les véritables équipes, cet être exceptionnel, cette incarnation de l’élégance, tant dans l’habit que dans le port de tête, cette personnalité pétrie de culture et d’un amour fougueux de la profession de journaliste. Bachir Rezzoug était si affable, si courtois, si compétent dans son domaine, si généreux intellectuellement et déployait un tel faisceau d’ondes sur tous les auditoires d’amis ou collègues, incarnait si parfaitement le dénominateur commun de toutes les ambitions professionnelles dans le florilège médiatique, que personne, et ce ne sont pas les grands qui manquent dans le monde de la presse, ne trouverait à redire face à la formule (empruntée à Chirac parlant de Juppé), «c’est le meilleur d’entre nous». Epicurien mais aussi bête de travail, Bachir Rezzoug maîtrisait et dominait toutes les facettes de notre métier, de l’écrit à l’imprimerie en passant par la maquette, le secrétariat de rédaction et la gestion d’un titre de presse, et dans chaque volet, il savait ajouter, meneur d’hommes sans jamais élever le ton, sa touche de créativité. A titre d’exemple parmi tant d’autres, pour illustrer sa polyvalence, on le revoit donnant des consignes à un grand photographe sur le nombre d’«asas» pour sa pellicule, en fonction du caractère mat du papier et de son grammage, pour ensuite rappeler à un jeune quelques règles de technique rédactionnelle, et enfin se consacrer à l’écriture de son propre édito, avant de revenir au bouclage et au montage final. Partout où il a travaillé, la plupart du temps en tant que directeur et animateur de rédaction, à El Djoumhouria, El Moudjahid, Algérie Actualité, Révolution Africaine, Dunes, Alger républicain, l’Opinion et enfin RSM, en passant par Demain l’Afrique à Paris, Bachir Rezzoug a en permanence décliné une personnalité de rassembleur d’équipe, dont il canalisait et fertilisait la compétence, avérée ou latente, pour la réinjecter sur la page du journal, toujours élevé au rang d’œuvre à part entière, à réinventer à chaque jour. D’avoir été bon vivant n’a nullement empêché la mort de lui ôter la vie. On épargnera au lecteur le ressassement de l’expression «nécessiteux d’une datte de son vivant, il s’en voit offrir tout un régime à sa mort», parce qu’elle ne s’applique absolument pas à Bachir Rezzoug. L’Algérie de la presse et l’Algérie tout court ont perdu un homme immense aux qualités humaines et professionnelles incommensurables. Bachir Rezzoug était de ceux à qui on peut succéder, mais qu’on ne peut remplacer.
Nadjib Stambouli (le Jour d’Algérie le 8 octobre 2008)
Publié le 08/10/2008 à 12:00 par chdjamel
Bachir, tu l’as encore fait. Claquer une porte, l’ultime, à moins que ce ne soit l’avant-dernière. Eh oui, nous te savons capable de faire la nique au paradis auquel tu disais croire quelquefois parce qu’il faut bien “s’accrocher à quelque chose” “on a tous nos lâchetés.” Puis tu te reprenais, le bonheur d’exister bourdonnant comme un essaim sauvage de l’Ouarsenis de ton enfance et la vie sommée d’être belle. La laideur interdite de table et la médiocrité exclue de tes ateliers, tu étais l’offrande providentielle qui nous arrachait à nos torpeurs, bousculait à chaque instant nos plates certitudes et, luxe rendu inaccessible par nos paresses légendaires, tu suggérais, toujours avec finesse, que l’espoir était permis. Comment, diable, les oiseaux de mauvais augure ont-il réussi à nous convaincre qu’une hirondelle ne fait pas le printemps quand toi, Rezzoug, as fait écarquiller de bonheur les yeux de toutes les saisons ? Ah, l’aventure collective ! Bien sûr, tu disais qu’un journal se fait par une équipe ou ne se fait pas. Nous encaissions ton agaçante humilité mais nous saisissions parfaitement les nuances dans ta voix nette et dans ton regard humide de générosité. Nous encaissions seulement. Parce que nous savions, et toi certainement avant nous, que la couverture sous laquelle tu nous proposais de nous mettre ensemble pour avoir moins froid ne pouvait pas abriter tout le monde. Et dans la foulée, te voilà déjà parti, en quête de talents en herbe et de champs à défricher. Talentueux, tu sentais les talents et autour de toi, ils découvraient ou retrouvaient le bonheur à la tâche. Dans ton sillage, le travail désertait les sentiers de la contrainte pour aller se blottir dans les bras du plaisir. Le déclic d’être là quand quelque chose de merveilleux est en train de se créer et, suprême bonheur, de pouvoir mettre la main à la pâte. De la République d’Oran, que tu as marqué de ta géniale empreinte, il nous reste l’histoire d’un journal où un pan de vérité était possible quand le mensonge squattait le ciel au-dessus de nos têtes.
Où l’effort dans la création était envisageable dans un univers de grisailles. D’El Moudjahid le souvenir d’un mémorable coup de pied dans la fourmilière de la laideur là où l’esthétique de boucher semblait faire école d’art. De Demain l’Afrique la fierté d’avoir eu quelqu’un des nôtres qui a rivalisé avec les meilleurs. De Révolution d’un renouveau imminent. D’Alger Républicain le soulagement des humbles de découvrir enfin que l’argent n’est pas tout. De RSM enfin, le rappel que la réussite pouvait s’accommoder de morale et de dignité. Bachir, c’est sans doute cette morale et cette dignité qui nous ont tenus à distance respectable de ta douleur. Nous la savions de toutes les façons trop profonde pour être partagée. Alors résignés et égoïstes, nous nous sommes réfugiés dans les plus belles images à garder de toi. Et nous revoyons Zouaoui t’appelant affectueusement “Le nabot,” toi le monstre sacré, et Amazit te donner du “Aït Rezoug” parce qu’il t’aimait tellement qu’il voulait que tu sois “un peu Kabyle,” toi l’enfant de Teniet El-Had. Nous évoquerons ton impuissance mêlée à de l’admiration face aux frasques d’Ameyar, nous dirons ton élégance et tes folies discrètes. Va, Bachir. Nous dirons beaucoup de choses de toi, par mauvaise conscience ou par mauvaise foi. Rien de vraiment sérieux. Va Bachir, il n’y a que la mort qui est sérieuse, parcequ’elle est définitive. Au revoir. Au fait, on se retrouve au marbre ou au zinc ?
Slimane Laouari (La Dépêche de Kabylie, du 8 octobre 2008)
Publié le 08/10/2008 à 12:00 par chdjamel
Le monde de la presse nationale vient de perdre un de ses fils en la personne de Bachir Rezzoug, décédé hier à son domicile à Alger. Agé de 66 ans, Bachir Rezzoug, journaliste et écrivain était l’un des doyens de la presse algérienne.
Le défunt avait laissé derrière lui un long parcours que nul ne peut nier. A l’origine infirmier, Bachir Rezzoug a fait ses débuts dans le journalisme au lendemain de l’indépendance grâce à Serge Michel, grand reporter ayant rallié la cause algérienne au temps de la lutte armée. Ce même Serge Michel a contribué à la création de l’APS. Il avait dirigé la République et travaillé par la suite dans divers quotidiens comme El Moudjahid, Algérie Actualités, Révolution Africaine et l’Opinion dont il était le premier directeur de la publication. Défenseur de la liberté d’expression, Bachir Rezzoug avait reçu le prix de la plume libre en 2008, il avait même tenté une aventure journalistique en France au début des années 1970 en créant le périodique Demain l’Afrique.Atteint d’une hémiplégie à cause de l’accident mortel dont a été victime son fils, il a pris du recul même s’il continuait à gérer plusieurs magazines à l’image de Tassili.
Concepteur d’Alger Républicain, il était considéré et à juste titre comme le meilleur secrétaire général de rédaction que l’Algérie post-indépendance ait connu. Bachir Rezzoug, qui de temps à autre renoue avec la plume, a côtoyé les plus grandes plumes du pays dont plusieurs ne sont plus de ce monde.
Les défunts Aziz Morsli et Kheireddine Ameyar l’ont accompagné dans sa carrière respectivement à El Moudjahid et à Algérie Actualité. A Révolution Africaine, il avait comme directeur Zoubir Zemzoum pour ensuite créer avec Hafid Chibane le journal l’Opinion au lendemain de l’ouverture du champ médiatique. Bachir était fortement apprécié par l’ensemble de la corporation tant pour sa compétence que pour son humanisme. Il est venu au monde de la presse comme il est parti. Sur la pointe des pieds, lui qui privilégiait l’anonymat alors qui pouvait se targuer d’être l’un des doyens de ce métier.
le Jeune indépendant du 8 octobre 2008
Publié le 08/10/2008 à 12:00 par chdjamel
«Ecris sur ces temps de douleur et sur les Autres ; écris les noms des copains et raconte leurs gestes. Nos blessures ne guériront que par la défaite des barbares et nous devons l’annoncer. Nos amis nous manquent, mettons leur présence dans nos voix. Qu’avons-nous vécu depuis que notre pays est indépendant ? Quelles distances avons-nous franchies depuis la naissance au douar d’origine ? Nous avons reçu des coups sur l’échine, vécu des passions et des joies en oubliant peut-être d’exorciser les démons et d’apaiser les fantômes des cadavres en attente d’inhumation. Il est venu le temps d’accomplir la prière de l’absent en disant son nom, le pourquoi de son absence et de dévoiler les secrets de famille.» L’auteur de ces confidences humanistes n’est plus là pour annoncer la défaite improbable des barbares. Ni pour accomplir la prière de l’absent, dire son nom et dévoiler les secrets de sa famille, pas la petite, plutôt la grande, celle de la presse algérienne. Avant de tirer sa révérence, Bachir Rezzoug, père parmi d’autres patriarches d’un métier ayant déserté les sentiers glorieux de la passion depuis que ses prophètes, ses hérauts, ses hiérarques et ses héros célèbrent le culte du veau d’or, a livré ses propos à Benamar Mediene, historien de l’art et adorateur des belles lettres.
Bachir Rezzoug, était sans doute l’un de ces Algériens «porteurs d’orages» qui ont inspiré l’écrivain Benamar Mediene. Notre doyen, qui était homme à n’abdiquer devant aucune fatalité même quand elle l’atteignait au plus intime de sa tendresse paternelle, au plus précieux des sens de sa vie, sa progéniture, est parti.
Il l’a fait subrepticement, répondant à l’invitation de la camarde pour effectuer l’inéluctable grand voyage. Il avait 67 ans. Donc, l’âge du journaliste qui croyait encore que son métier est toujours «un combat de tous les jours». Celui qu’il faut mener «pour ne pas se soumettre au pouvoir politique ni subir l’asservissement de celui de l’argent». Depuis dix ans, depuis qu’il avait perdu Nadir, le fils tant aimé, sel de la terre et sève de sa propre vie, Bachir portait une douleur muette au pays de l’affliction permanente. Le père, victime alors d’un accident cardio-vasculaire, n’avait pas pour autant effacé le journaliste qui continuait d’observer la fureur du monde et l’évolution de son métier. Le professionnel, éclectique et complexe, répétait telle une antienne que «la presse ne doit pas se soumettre» car «aucun pouvoir ne lui fera de cadeau». Il ne voulait pas en désespérer même s’il portait sur elle un regard d’une lucidité désabusée. Il aimait tant croire que notre métier est celui de la conviction et du «respect» dû au lecteur, juge unique auquel on doit politesse et révérence.
Pionnier parmi les premiers défricheurs et bâtisseurs de la presse, Bachir Rezzoug effectue sa formation préliminaire de journaliste en Tchécoslovaquie, grâce à l’OIJ, pendant progressiste de la FIJ aux temps immémoriaux de la guerre froide. Le lycéen d’El Harrach sort major d’une promotion qui compte notamment le regretté Halim Mokdad, l’inusable Hocine Mezali et Lyes Hamdani. La carrière, parcours de lumières et de douleurs, éclaire une trajectoire singulière qui lui aura fait côtoyer les plus glorieux et les plus dignes de la profession. Le jeune militant de la cause nationale, qui aura vécu, en direct, dans un camp d’internement colonial, la torture de son père, avocat moudjahid, est à bonne école, la meilleure, celle de Serge Michel, compagnon de Patrice Lumumba et protagoniste majeur de la presse algérienne de combat contre le colonialisme. Plus tard, après l’expérience d’Alger Ce Soir où, jeune secrétaire général de rédaction, il se frotte au monumental Mohamed Boudia, héros de la lutte clandestine du peuple palestinien, c’est l’aventure éditoriale d’El Moudjahid. Dans l’organe chargé de porter la bonne parole révolutionnaire, Bachir coudoie l’une des plus grandes dignités de la presse algérienne, Mohamed Morsli, alors directeur du vénérable quotidien. Aux côtés du grand monsieur, historique du MALG et passe-muraille devenu seigneur de la plume, il fera lui-même la preuve que liberté et clause de conscience sont sœurs jumelles de la solidarité. C’est ainsi que Bachir Rezzoug démissionne de son poste en signe de solidarité avec son directeur, limogé car rétif aux injonctions qui viennent toujours «d’en haut», ce maelström où s’exerçait le pouvoir unique. Comme la dignité a toujours un prix, Bachir le solidaire le payera d’un licenciement et d’une impécuniosité dont le poids sera atténué par l’amitié solidaire de Mohamed Morsli qui partagera avec lui son salaire que lui a conservé sa nomination par décret.
L’expérience d’El Moudjahid lui vaudra de gagner la confiance d’une des plus fines intelligences politiques que l’Algérie combattante et indépendante ait jamais compté, Mohamed Seddiq Benyahya, alors ministre de l’Information de l’Algérie boumedieniste. Bachir Rezzoug est sollicité pour diriger la République d’Oran. Dans ce journal, alors francophone où, selon ses propres dires, il a passé ses plus belles années de journaliste, aux côtés de plumes talentueuses et impertinentes, il fera la démonstration qu’il était de la tribu des irrévérencieux. Il accomplira alors la prouesse d’exercer son «devoir d’impertinence» au cœur même d’un régime fermé et autoritaire, au centre du parti et de la pensée uniques. Bachir l’iconoclaste, ne concevait pas le journalisme comme un sacerdoce mais comme une impiété, c’est-à-dire une obligation d’éclairer qui dispense de plaire. Créateur de journaux, procréateur de journalistes, illustrateur de maquettes, enchanteur graphique désenchanté depuis que la presse de «l’aventure intellectuelle» a versé dans le métayage journalistique, Bachir a conçu de son métier deux règles simples. Un éditorial, c’est une idée et deux feuillets, un reportage, des faits et des couleurs. L’artiste, lucide en diable, n’avait pas inventé le fil à couper le beurre ! Une fois la République normalisé et aseptisé à coup d’arabisation médiocre et démagogique, l’impertinent ira vérifier que l’herbe journalistique est plus verte à Paris où il fréquente un temps l’IFP, l’Institut français de presse. Et comme un professionnel ne «meurt jamais», l’Algérie le sollicite pour allumer un contre-feu médiatique face à la propagande marocaine sur le Sahara occidental. Ce sera alors Demain l’Afrique, excellent magazine qui taillera des croupières éditoriales à Jeune Afrique, alors voix presque autorisée de la diplomatie guerrière du Palais royal. Ce périodique était une pépinière de talents et une mutuelle d’intelligences avec des journalistes comme Josie Fanon, Mourad Bourboune et Paul Bernetel. Retour à Alger, en 1981, et retrouvailles avec Mohamed Morsli, qui reprend les rênes de la vieille maison El Moudjahid. L’ami Bachir dépoussière la maquette du dinosaure de la presse algérienne en la rendant plus funky. Puis ce sera Algérie-Actualités où, à ses côtés, dans la recherche perpétuelle de la volupté intellectuelle, celle de l’enfantement éditorial renouvelé, de grands talents de la presse algérienne comme Kheïreddine Ameyar et Mohamed Benchicou prendront de la bouteille et accèdent à la dimension de la densité et du panache. L’expérience à Révolution africaine sera du même tonneau avec Mouny Berrah, Zoubir Zemzoum, Boukhalfa Amazit et bien d’autres vieux routiers. Après Octobre 1988, ce sera successivement les expériences de relance d’Alger Républicain, journal de conviction et d’opinion populaire, de l’hebdomadaire l’Observateur et du quotidien l’Opinion dont il fut successivement le conseiller éditorial, le créateur et le patron. Puis, basculement dans le monde du management et des créatifs, celui de la communication et de la publicité avec sa régie RSM, la Régie Sud Méditerranée qui éditera des publications spécialisées comme la revue de bord d’Air Algérie et les magazines Investir et les Cahiers de la santé.
Bachir Rezzoug, l’éclaireur, l’intervieweur des grands de ce monde, le créateur de titres, le toiletteur de journaux, le créatif de slogans publicitaires, était peut-être le plus passionné parmi les traceurs de sillons de la presse algérienne. Normal, il était de cette noble ascendance de talents et de grandes dignités professionnelles où brillent particulièrement les étoiles d’Abdelkader Safir, d’Abdelkader Tchanderli, de Mohamed Boudia et de Mohamed Morsli. Clin d’œil malicieux du destin et de l’homonymie, une rue de Laghouat portait avant même sa disparition le nom de Bachir Rezzoug. S’il était encore vivant, Bachir aurait dit : ça ne s’invente pas !
Nourreddine Khelassi (la Tribune du 8 octobre 2008)
Publié le 08/10/2008 à 12:00 par chdjamel
Bachir REZZOUG n'est plus : Une semence pour le journalisme
Bachir Rezzoug nous a quittés hier à l'age de 66 ans. Un riche parcours, des œuvres parmi les plus grandes, mais une vie trop courte.
Pantois et assommé à l'annonce de la mort d'un homme qui vous a fait. Qui a permis au levain d'une carrière professionnelle de prendre, sans le vouloir vraiment, à la faveur d'une rencontre fortuite et accidentelle, mais qui imprime irrémédiablement un destin. Je n'ai pas de gêne à reconnaître que Bachir Rezzoug m'a ouvert la grande porte d'un sublime métier qui m'a pétri au sens sans cesse accentué de l'observation des faits, de la vie et des hommes. Oui, Bachir Rezzoug était à sa façon comme un portier du destin, et nombreux sont mes confrères, devenus aujourd'hui des célébrités grâce à lui, qui lui doivent le tournant ou le virage qu'il leur a fait emprunter.
Bachir Rezzoug était plus que le plus grand des journalistes algériens, celui qui, en donnant un second souffle à la mémorable «République», a su réconcilier le journalisme avec lui-même en ayant un art inné pour faire germer, parmi ceux qu'il prenait en charge, un métier que l'on ne peut aimer qu'avec passion.
Mais Rezzoug ne se limitait pas seulement à être une semence pour la profession.
Il était bien plus. Je n'oublie pas une nuit de veille particulière de mes vingt ans. Fauché et sans le sou, il me fallait des habits d'apparat pour une grande circonstance et je m'étais confié à lui dans son bureau. Il ne m'avait pas répondu et s'était contenté de me demander de le suivre.
A son arrivée chez lui, il m'exposa toute sa garde-robe et les moindres détails de sa grande élégance et me demanda de choisir. Nous avions la même taille et je ne m'étais pas gêné avec lui car je connaissais sa majestueuse noblesse et son grand cœur. Je m'étais rassasié. De la cravate jusqu'aux chaussures. Du Rezzoug pur et dur dans une enveloppe de magnanimité, de compétence et de fraternité avec toute son équipe. Pour peu que l'on respecte la profession comme il le voulait.
Bachir Rezzoug, c'était ça et plus que ça. Un homme rare. Si rare qu'il s'est débrouillé, on ne sait comment, à éviter les pièges de la fausse gloire qu'offraient les portefeuilles ministériels, alors qu'il était le seul patron de presse à tenir tête au grand ogre qu'était le président Boumediène et le seul à avoir l'honneur d'être reçu par lui. On devine le reste, tout le reste, avec cet article sur le FLN qu'il avait signé en 1973, qui n'est jamais paru. En son temps, avec son titre prémonitoire «le FLN tire à blanc», il aurait eu l'effet d'une bombe qui n'aurait pas attendu les événements d'Octobre 88.
Sans doute, lui et nous, jeunes premiers de la profession, avions-nous une longueur d'avance ou de retard, c'est selon, sur le cours des événements, dérangeant les ordres établis, mettant un point d'honneur à refuser les demi-mesures, jusqu'à être traités de colonne occulte aux ordres d'on ne sait qui.
Abdou Benabbou (directeur du Quotidien d’Oran), le 8 octobre 2008
Publié le 08/10/2008 à 12:00 par chdjamel
Bachir Rezzoug, une plume habile, brillante et pertinente, tire sa révérence
Un journaliste de référence s’en va
Hier matin, la camarde a de nouveau frappé. Elle a brisé une plume trempée par l’expérience. Elle a fauché Bachir Rezzoug, après 9 ans d’un corps à corps shakespearien. Impitoyable, la maladie, successive à un accident vasculaire cérébral, avait préparé le terrain à la Parque implacable qui a eu raison de son admirable courage et de sa stupéfiante lucidité face à la fatale adversité.
Avec Bachir disparaît tout un art de considérer, de respecter, d’exercer le métier de journaliste. Il est né dans, pour, avec la presse. Avec une remarquable interactivité entre l’homme et sa profession, ils auront évolué ensemble depuis les premières lignes du singulier Alger ce soir qui tranchait par une certaine insolence avec la pusillanimité de l’Algérie indépendante, et ce, jusqu’à son dernier souffle. Pratiquement intemporel, il a participé par l’action à la construction de la presse de ce pays, tant dans son fond que dans sa forme. A aucun moment il ne s’est exilé ailleurs que dans une salle de rédaction.
Il lui est souvent arrivé pourtant de boire le bouillon et de se voir poussé vers la sortie, mais son opiniâtreté soutenue par une personnalité d’une rare ténacité a déjoué tous les coups de Jarnac d’un système inhibé qui a de tout temps voulu tenir la presse au pied. Bachir Rezzoug est de ceux qui, à force de jouer au chat et à la souris avec cet adversaire omniprésent mais sans visage, omnipotent, souvent brutal, ont permis des progrès notables de cette profession qui avance toujours sur un terrain marécageux. Il avait claqué la porte à El Moudjahid par solidarité avec son ami Aziz Morcelli, alors directeur du journal, pour se retrouver à Oran à la tête de La République à l’époque, quotidien « régional » de l’Ouest où il a, avec une sacrée équipe, fait trembler bien des potentats.
Ces derniers, usant de moyens sans doute plus convaincants qu’une simple plume, toute habile et pertinente qu’elle fut, dans l’Algérie du socialisme spécifique, trouveront des arguments pour l’éloigner de la chose écrite. Le tout-puissant Boumediène l’avait reçu à l’époque pour lui signifier en gros : « Je t’aime bien mais… l’Algérie tu comprends, etc. » Une Algérie au service de laquelle il a mis tout son talent. Mais il en est qui aime ce pays autrement… Alors… Delenda Cartago… Au lieu de créer un autre journal en langue arabe on arabise La République… Il va tenter une expérience afro-parisienne avec Demain l’Afrique jusqu’au jour où le directeur de ce magazine auquel Bachir avait pourtant donné une très haute tenue s’envolera avec la caisse, laissant sur le carreau les journalistes et leur cause africaine. Ce sera le retour au pays, son ami Morcelli revient à El Moudjahid, il l’accompagne mais l’expérience sera de courte durée, car une fois de plus, les deux compères avaient certes leur idée sur la façon de faire un journal, mais elle ne correspondait décidément pas avec celle des décideurs au plus haut niveau. La domestication des élites est un projet permanent des totalitarismes de tout poil. Bachir le savait. Mais il s’ingéniait à rebondir et repartir de plus belle à l’assaut de ses rêves.
Il connut plusieurs autres expériences, particulièrement à Révolution Africaine. Il fut l’un des principaux animateurs du Mouvement des journalistes algériens (MJA), mouvement porteur d’un grand projet de liberté pour le pays. Ce sont ceux qui voient petit qui y ont vu un mouvement subversif et qui l’ont éclaté. Comme ils finiront par libérer les forces démoniaques contre lesquelles Bachir Rezzoug luttera de toutes ses forces. Dès le lendemain d’Octobre 1988 et les premières expériences de la presse indépendante, il s’engouffrera dans la trouée, apportant une nouvelle fois son remarquable esprit créatif pour, notamment, relancer Alger Républicain. Mais à force de jouer avec le feu, le système s’engage dans un drame dont on ne mesurera jamais la dimension et l’impact sur le devenir du pays… La presse sera prise dans un tourbillon mortel entre le sabre des égorgeurs et les oukases de la République. Notre ami maintenant disparu n’a pas désarmé. Une fois de plus, une fois encore, il sera aux premières loges. Jusqu’à ce jour funeste où son fils à la fleur de l’âge perdra la vie dans un accident de la circulation. Le père est inconsolable, l’ami est méconnaissable. Mais le journaliste demeure toujours aussi lucide. Un AVC l’éreintera, mais il ne succombera pas. Dans un effort surhumain, il tentera de lancer une chronique dans El Watan. Mais il y a des moments où la vie prend plus qu’elle ne donne…
Boukhalfa Amazit (El Watan du 8 octobre 2008)
Publié le 08/10/2008 à 12:00 par chdjamel

La ministre de la Culture, Mme Khalida Toumi, a adressé ses condoléances « les plus attristées » à la famille du journaliste Bachir Rezzoug, décédé mardi à son domicile à Alger, à l'âge de 66 ans. « Je viens d'apprendre avec affliction le décès de Bachir Rezzoug, tôt arraché à notre affection et à notre administration. Le talentueux journaliste qu'il était a toujours cultivé une liberté de ton et une indépendance d'esprit qui l'honorent et le font compter parmi les observateurs les plus avisés de la société algérienne et de son évolution, écrit Mme Toumi dans un hommage adressé à la famille du défunt. « Malgré les malheurs de la vie qui l'ont frappé dans sa famille et dans sa chair, il était resté cet homme affable, dévoué à son métier qu'il exerçait avec rigueur et acuité », ajoute-t-elle. « Son parcours de journaliste au service de nombreux titres nationaux, de créateur d'organes d'information et de réflexion et de formateur des générations au métier d'écrire pour être lu afin d'édifier, fait de lui l'un des architectes les plus rigoureux de la nouvelle presse algérienne », écrit Mme Toumi. En cette « pénible circonstance », la ministre s'incline « avec respect » à la mémoire du défunt, et « présente à son épouse, son fils et sa famille, à ses proches et au journalisme algérien», ses condoléances « les plus attristées », et sa « plus grande sympathie », conclut-elle dans son hommage.
Source: APS, du 7 octobre 2008.
Publié le 08/10/2008 à 12:00 par chdjamel
Le journaliste Bachir Rezzoug est décédé mardi matin en son domicile à Chéraga (Alger), a-t-on appris auprès de sa famille. Agé de 66 ans, il était l'un des doyens de la presse algérienne. Natif de Theniet-El-Had (Tiaret), il avait été engagé très jeune dans le combat libérateur aux côtés de son valeureux père, chahid de la révolution, avec qui il avait d'ailleurs partagé une cellule dans les geôles coloniales. Dans son humilité, Bachir Rezzoug n'en tirait aucune gloriole, pas même un avantage de droit, juste un souvenir qu'il racontait aux amis les plus intimes. Il avait commencé très jeune sa longue carrière de journaliste juste après l'indépendance au quotidien d'alors « Alger, ce soir ». Les pérégrinations journalistiques l'avait mené dans nombre de titres notamment à "Révolution Africaine" et à "El-Moudjahid" avant d'être nommé au début des années 70 en qualité de directeur du journal "La République". Avec une équipe-choc de talentueux journalistes, il avait hissé ce journal au rang de premier quotidien national. Précisément durant le lancement de la révolution agraire. Journaliste de combat, il tirait fierté du vécu des bouleversements dans le monde et des luttes héroïques du Vietnam, de Cuba et des peuples africains. Ami de Kateb Yacine et de M'Hamed Issiakhem, il avait transformé cette sensibilité dans ses écrits pour tous "les damnés de la terre" dans la lignée du cri du coeur rendu célèbre par Frantz Fanon. Très lié aussi à la regrettée Josie Fanon - veuve de Frantz et autre figure du journalisme algérien et du militantisme total - Bachir Rezzoug n'a jamais baissé dans le "souffle des justes" pour insuffler aux jeunes sa passion et son sacerdoce dans le combat pour la cause des démunis et des humiliés. Plus tard dès les années 80, il formait avec un autre "panthéon de la presse nationale", Mohamed Morsli dit "Aziz", ce que les confrères les plus proches appellait "le couple infernal". Rédacteur en chef d'El-Moudjahid alors que Morsli en était le directeur, c'était un tandem de rêve pour "un journalisme militant, ouvert à la société et acceptant le débat" dans la conjoncture de l'unicité de pensée. Exercice délicat pour l'époque mais un exercice souvent orageux mais combien courageux. Après l'ouverture du champ médiatique au début des années 90, ne négligeant aucun combat pour la démocratie, y compris au sein du mouvement des journalistes algériens (MJA), Bachir Rezzoug s'était résolu à lancer un journal "l'Opinion", tentative arrêtée au moment où démarrait pour tous la "décennie noire". Avec succès cette fois-ci, il avait lancé une société de communication "Régie Sud Méditerranée" (RSM) mais un grand malheur familial en 1998 - le décès dans un accident de son fils aîné, Nadir - arrêta net le nouvel élan professionnel. Victime d'un AVC une année après, il se retira de toute vie publique, cloué par la maladie jusqu'à son dernier souffle ce mardi matin dans son sommeil. Avec lui, un pan entier de l'histoire de la presse nationale s'écroule. Que Dieu l'accueille en Sa Sainte miséricorde.
Source : APS, le 7 octobre 2008